Les caractéristiques de la pédagogie
ignatienne
::
Ces
rappels des points forts de la pédagogie
ignatienne seront peut-être pour
certains d'entre nous une découverte.
Quoi qu'il en soit, il est bon de
revenir aux origines.
Cette
pédagogie - qui n'est pas la "panacée"-
met en vigueur quelques vérités simples.
1 -
Elle insiste sur le soin donné à chacun
et le souci de chaque individu.
2 - Souligne l'activité de la part des
élèves.
3 - Encourage une ouverture de toute la
vie au progrès.
1 -
Les jeunes qui sont les élèves d'uns
institution n'ont pas encore atteint
leur pleine maturité ; aussi le
processus éducatif tient compte des
étapes du développement propre à toute
croissance intellectuelle, affective et
spirituelle et il aide chaque élève à
mûrir progressivement. Ainsi, l'ensemble
des études est centré sur la personne,
bien plutôt que sur un programme à
assurer. Ce qui signifie que
l'enseignant ou tout membre de l'équipe
éducative n'exerce pas seulement,
uniquement sa tâche de professeur, de
surveillant, de directeur des études,
etc. Sa personnalité s'exprime au-delà
et devient pour le jeune non pas un
modèle -qu'il refuse- mais un témoin.
2 -
La croissance en maturité et en
autonomie qui sont des qualités
indispensables pour une croissance en
liberté dépend plus d'une participation
active que d'un accueil passif. Des pas
importants dans cette direction seront
le travail personnel, les possibilités
données à une découverte personnelle et
à la créativité, une attitude de
réflexion. En résumé : apprendre à
apprendre.
3 -
Des relations personnelles ou en groupe
avec les élèves, aideront les adultes de
la communauté éducative à être ouverts
au changement, à continuer à apprendre ;
ils seront plus efficaces dans leur
travail. Ceci est particulièrement
important aujourd'hui en raison des
changements rapides de la culture et de
la difficulté que nous pouvons
rencontrer pour comprendre et
interpréter correctement les pressions
culturelles qui s'exercent sur les
jeunes.
La
pédagogie ignatienne
:
-
recherche l'excellence dans son travail
de formation,
- rend témoignage à l'excellence.
La
recherche de l'excellence au plan
scolaire est normale, mais seulement si
elle est située dans un contexte plus
large d'une excellence humaine. Dans le
langage d'Ignace de Loyola "excellence"
signifie "davantage" Ô "magis". Le mot
"davantage" n'implique aucune
comparaison avec d'autres, ni aucune
manière de mesurer le progrès en
fonction d'un niveau absolu. C'est bien
plutôt le développement le plus complet
des possibilités de chaque individu à
chaque étape de la vie, uni au désir de
poursuivre ce développement pendant
toute la vie et à la volonté de mettre
au service des autres ces dons une fois
développés. Le but de l'éducation
ignatienne dans la manière actuelle de
comprendre la vue ignatienne du monde
n'est pas de préparer une élite
socio-économique, mais bien d'éduquer
des hommes qui soient des leaders dans
le service. Les adultes de la communauté
éducative témoignent de l'excellence en
unissant une compétence professionnelle
de plus en plus grande à un savoir-être.
Denis DELOBRE s.j.
A lire :
document issu du Centre Interface des
FUNDP Namur relatif à la pédagogie
ignacienne :
http://www.educationjesuite.be/publications/feuilletignatien/feuilletnvphotos.pdf

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Les
trois dimensions de l'éducation
ignatienne
:
Quelles sont les dimensions de
l’éducation des Jésuites, l’éducation
qui façonne -du moins nous l’espérons-
la personnalité de ses bénéficiaires, la
manière d’être, de penser, d'agir, de
réagir, d'entrer en relation avec les
autres; la pédagogie qui exprime leur «
mode de procéder », comme aimait à le
dire Ignace de Loyola; bien plus,
l’éducation qui exprime leur mode de
vie, dans la mesure où le faire
s'origine dans l'être, l’action
extérieure dans un secret intérieur ?
Pour faire bref, je distinguerais
volontiers trois dimensions du secret de
l’éducation jésuite : la dimension de la
personne en sa spécificité et unicité ;
celle de sa relation à autrui ; et celle
de son rapport à la transcendance. Ces
dimensions expriment la spiritualité,
celle des Exercices Spirituels
ignatiens, qui nourrit la vie de tout
Jésuite ; elles inspirent leur manière
d’éduquer et se traduisent dans leur
pédagogie.
Dimension personnelle
Tout s’origine dans la personne
elle-même, au niveau de la personne,
dans la mesure où l’éducation ignatienne
vise la FORMATION INTEGRALE de la
personne humaine, TOUT L’HOMME comme on
s’est habitué à le dire :
* l’intelligence jouit évidemment d’un
statut spécial dans les institutions
éducatives et notamment par le sens
critique qu’elle développe ; c’est
l’intelligence qui opère le
discernement, cette faculté humaine et
typiquement ignatienne qui consiste à
voir clair, à distinguer les choses, à
les nommer, à les juger et à trancher…
Cependant, l’exclusivité de la formation
de l’intelligence demeure la tentation
permanente de l’enseignement, surtout
universitaire, risquant de se cantonner
dans l’intellectuel et l’académique ;
Maître Ignace invitait, aux côtés de la
‘science’, à la ‘vertu’ ; nous dirions
aujourd’hui aux ‘valeurs’. Ainsi donc
d’autres composantes de la personnalité
sont-elles à éduquer, dont :
* la volonté est particulièrement
effective dans le combat quotidien de la
vie. Là, il convient de souligner que
l’on a souvent faussement considéré
Maître Ignace un ‘soldat guerrier’ ayant
fondé une ‘société militaire
volontariste’. Or il était ‘chevalier’,
c'est-à-dire un homme voué au service
d’un seigneur, combattant pour l’honneur
de ce seigneur. Et la conversion du
chevalier convalescent de Pampelune a
consisté à remplacer un seigneur
temporel par le Seigneur de la vie,
Dieu, dont l’honneur et la gloire
méritent de la part de l’Homme,
révérence, louange et service, comme
nous le verrons ultérieurement. Ainsi
donc la volonté indique-t-elle un
rapport à autrui.
* l’affectivité a une place éminente,
dans la mesure où l’homme -dans la
perspective ignatienne influencée en par
le courant spirituel de Saint Bernard au
XII° siècle- est désir, ce qui rejoint
étonnamment la psychologie
contemporaine. Ce désir se purifie dans
l’indifférence -ou ‘liberté intérieure’-
vis-à-vis de soi et des personnes, des
situations et des événements, des choses
et des lieux, des projets et des désirs
personnels, et cela en vue de pouvoir
prendre des décisions et de mener sa vie
non selon des penchants désordonnés,
mais ordonnés vers la gloire de Dieu et
le bien des Hommes ;
* la mémoire, elle, est la capacité de
lire le passé, dans une certaine
distance qui permet d’échapper à
l’immédiat. La lecture du passé
personnel se fait dans l’examen de
conscience qui consiste à lire sa vie à
la lumière de Dieu et sous son regard,
en vue de lui rendre grâces – « la
mémoire est pour l’action de grâces »,
disait Saint Augustin- et d’amender sa
vie en conséquence ;
* le corps et les sens, le sentir et le
goûter sont très présents et opérants
dans la démarche spirituelle, en
consonance parfaite avec l’importance
que leur accorde l’anthropologie moderne
;
* le sens artistique, animé par
l’imagination, est caractéristique de la
gratuité que notre monde risque de
sacrifier au bénéfice de l’efficacité et
de l’utilitarisme ; aussi la tradition
jésuite a-t-elle toujours encouragé
l’art sous toutes ses formes,
particulièrement le théâtre, la
déclamation, la rhétorique… ;
* et, au centre de tout cela et comme
son moteur, la liberté, don suprême dont
est doté l’Homme et qui caractérise la
personne de tous les autres êtres
vivants ; liberté qui s’accueille plus
qu’elle ne s’impose, qui s’engage plus
qu’elle n’est un privilège.
Quant aux éducateurs ignatiens, ils sont
attentifs à la « cura personalis » qui
caractérise l’acte d’éducation centré
sur la personne que l’on éduque, sur le
soin particulier que l’on a d’elle.
L’expression spirituelle utilisée par
Maître Ignace et qui remonte au début du
monachisme occidental, avec Benoît de
Nursie, est la « discreta caritas »,
cette ‘charité attentive’ aux personnes,
‘discrète’, ‘discernant’ leur situation
et leurs circonstances dans le temps et
l’espace, pour mieux adapter l’acte
éducatif en fonction d’elles, « selon le
point où on en est », autre expression
chère à Maître Ignace.
Tout cela nous mène à affirmer qu’à
l’aube de la Renaissance du XVI° siècle,
Maître Ignace et ses Compagnons ont posé
un acte de foi dans l’Homme : en tout
l’homme avons-nous vu, mais aussi en
TOUT HOMME, quelles que soient ses
convictions, sa religion, sa classe
sociale, économique ou culturelle. Ils
ont ainsi intégré la redécouverte de
l’héritage gréco-romain de la
Renaissance dans une visée humaniste
caractéristique de l’époque : deux
traits notamment ont caractérisé cet
héritage ignatien : l’émergence et la
distinction de l’individu par rapport à
la Nature et à la Société, voire à Dieu,
pour se prendre en charge, ainsi que sa
liberté transcendant Nature et Société
et autonome vis-à-vis de Dieu, mais se
réconciliant finalement avec eux, dans
l’humanisme chrétien. Par ailleurs, la
découverte de l’Amérique, les contacts
avec l’Asie et l’Afrique, ainsi que la
diffusion de l’imprimerie ont généré ce
sens de l’UNIVERSEL qui caractérise,
jusqu’à nos jours, l’action et
l’éducation jésuites, au-delà de toute
étroitesse d’horizon qui pouvait
caractériser le Moyen-Âge. A l’aube des
Temps Modernes, les Jésuites ont vu
grand et loin ; ils ont ainsi insufflé
une ouverture d’esprit et d’action à
laquelle ils demeurent fidèles à temps
et à contre temps. En arrivant dans la
région du Proche-Orient, ils ont tenté
d’être fidèles à cet héritage séculaire,
tâchant de ne pas s’enfermer étroitement
dans les frontières du
confessionnalisme, du sectarisme, du
féodalisme… ; le P. Pedro Arrupe
invitait les Jésuites à « aller aux
frontières », là où ne vont pas les
autres, pour réaliser cet esprit
universel et répondre aux besoins
urgents de la société.
Au coeur de cette formation humaniste
basée sur la personne intégrale -trois
caractéristiques de l’éducation- se
situe l’EXCELLENCE qui est le maître mot
de la pédagogie ignatienne. Par
‘excellence’, nous n’entendons nullement
le dépassement des autres, en essayant
de les évincer, de se montrer supérieur
à eux ou de se vanter de sa supériorité
par rapport à eux ; cela serait de la
pure « vaine gloire » qu’a constamment
combattue Maître Ignace dans sa propre
vie, dans celle de ses Compagnons
jésuites et dans celle de leurs
disciples. L’excellence, loin d’être un
quelconque dépassement des autres, est
plutôt un constant dépassement de soi,
un perpétuel surpassement de soi, de ses
propres capacités et possibilités, une
manière d’aller toujours au-delà de
soi-même, de ne pas se contenter de l’à
peu près, du strict nécessaire, du
minimum, du médiocre... Maître Ignace
toujours prôné le MAGIS, ce ‘davantage’,
ce ‘toujours plus’ qui est, en fait, un
dynamisme profond qui habite toute
personne humaine, qui la pousse sans
cesse vers l’avant, vers le nouveau,
vers l’au-delà, en affrontant avec
courage et persévérance les difficultés
de la vie personnelle, ainsi que les
contrariétés et les contraintes de la
vie sociale. C’est bien cela la
pédagogie de l’excellence. Aussi
n’est-il pas étonnant que le Recteur de
l’USJ, le P. René Chamussy, ait consacré
à l’excellence son discours de l’année
2005, car c’est là une valeur éducative
typiquement ignatienne, alors que tout,
autour de nous, nous pousse à vivre le
contraire de l’excellence, ou au moins
l’absence d’excellence.
Dimension relationnelle
Le niveau personnel ne peut se concevoir
sans le niveau de la relation à l’autre,
dans son double aspect interpersonnel
d’une part et communautaire ou social et
politique d’autre part. En effet, si le
personnel n’est pas inséré et défié par
le collectif, il devient pur
individualisme, réussite personnelle ou
réalisation égocentrique de soi, ce que
ne vise nullement l’éducateur ignatien.
Ce niveau est animé par les valeurs, ce
que le langage, à l’époque de Maître
Ignace, appelait la « vertu » qu’il
prônait toujours aux côtés de la «
science » et de la « connaissance » dans
l’éducation.
L’éducation ignatienne, dans sa
dimension interpersonnelle se fonde sur
un principe bien clair : le
praesupponendum, ou ‘a priori favorable’
à l’autre, ou encore ‘préjugé de
bienveillance’ envers l’autre. Maître
Ignace insiste sur la nécessité, dans
tout rapport interpersonnel, dans tout
dialogue, de « sauver la proposition de
l’autre », de la « justifier » autant
que faire se peut, sans un a priori de
méfiance ou de concurrence. On est
exactement aux antipodes de notre adage
: « Moi et mon frère contre mon cousin ;
moi et mon cousin contre mon voisin ;
moi et mon voisin contre mon ennemi ».
Le fondement ignatien est plutôt d’être
foncièrement avec et non contre.
A l’intérieur de ce principe de
bienveillance, se situe l’expression de
Maître Ignace : « AIMER ET SERVIR » Dieu
et donc l’Homme; le rapport
interpersonnel est, en effet,
fondamentalement basé sur l’amour et le
service, le service comme expression de
l’amour. Cela est un autre Principe et
Fondement de Maître Ignace et de la
tradition qu’il a inaugurée. Le P. Pedro
Arrupe, notre ancien Père Général, a eu
cette formule heureuse qui a eu un
éclatant retentissement : « FORMER DES
HOMMES POUR LES AUTRES » ; et notre Père
Général actuel, le P. Peter-Hans
Kolvenbach, a admirablement complété la
formule en parlant des « HOMMES AVEC LES
AUTRES ». On peut mesurer la véritable
réussite d’un Ancien de nos institutions
éducatives à son sens d’être avec les
autres, de vivre pour les autres, de
servir les autres. En effet, dans la
perspective ignatienne, le service est
l’expression par excellence de l’amour
–nous y reviendrons ; elle est
l’oblation de soi pour servir les
autres, dans une DISPONIBILITE totale à
l’autre : la disponibilité est un maître
mot de l’éducation ignatienne, une
ouverture à l’autre qui est différent,
une véritable pédagogie de la
promptitude et de la diligence dans les
relations humaines et dans le service
des sociétés humaines.
Dans le prolongement de ce qui précède,
se situe la dimension de l’engagement
socio-politique dans la collectivité.
Maître Ignace était extrêmement sensible
à former des MULTIPLICATEURS, ce que la
Compagnie de Jésus qualifie aujourd’hui
d’AGENTS DE TRANSFORMATION DE LA
SOCIETE, selon l’expression heureuse du
P. Pedro Arrupe : des agents qui soient
acteurs positifs, non passifs, dans la
vie et le développement de la cité.
L’éducation jésuite va jusque là ; elle
ne se contente pas, en effet, de former
de bons citoyens, des professionnels
loyaux, des techniciens compétents, des
personnes honnêtes ; elle vise
infiniment plus : elle souhaite vivement
transformer les structures des
différentes sociétés humaines où vivent
et travaillent les Anciens.
Elle n’a certes, par là, aucune ambition
politique ou partisane, mais aspire à ce
que les sociétés soient davantage
humaines, justes, respectueuses de la
personne, soucieuses de la dignité
humaine, au service des citoyens. Une
des devises des années 70 du siècle
dernier était, pour les Jésuites, « LE
SERVICE DE LA FOI ET LA PROMOTION DE LA
JUSTICE » : la justice qui combat pour
le respect et les droits humains du
pauvre et du faible, du sans-voix et du
laissé pour compte, de l’opprimé et du
minoritaire, et cela, au nom même de la
foi et comme exigence de la foi… C’est
toute la philosophie de la Charte des
Droits de l’Homme qui est sous-jacente à
cette éducation jésuite ; charte qui,
aujourd’hui plus que jamais, s’impose,
non seulement au niveau des individus,
mais aussi des sociétés,
particulièrement dans une civilisation
comme la nôtre imprégnée de violence et
d’injustice, dans une culture influencée
par le fanatisme et le fondamentalisme
qui caractérisent nos sociétés modernes
et dont notre région du Proche-Orient
n’est nullement à l’abri.
Là, s’impose une précision. La pédagogie
ignatienne favorise la formation d’une
ELITE, ce qui a donné lieu à des
incompréhensions. Maître Ignace a
toujours visé la formation de
MULTIPLICATEURS pouvant influer sur les
sociétés, les structures, l’Eglise.
C’est dans cet esprit que les Jésuites
ont accordé un intérêt particulier à
deux classes : les gouvernants –civils
et religieux- et les jeunes. Très vite
ils ont réalisé l’importance de la
formation des jeunes élites comme
multiplicateurs : les jeunes dans les
Collèges, dans les Universités, dans les
Séminaires, dans les couvents d’hommes
et de femmes… L’ ‘élite’, c’est aussi
les gouvernants qui ont un impact sur la
vie socio-politique ou ecclésiale. L’
‘élite’, les ‘multiplicateurs’ ont pour
mission de faire évoluer et de
transformer le peuple et les
collectivités. Le mot latin utilisé par
Maître Ignace est les « rudes », les
rudes ; nous dirions aujourd’hui les
analphabètes, les sans culture, les
prolétaires, les pauvres… C’est
précisément eux qui constituent
l’intérêt de Maître Ignace ; car s’il
s’est intéressé aux élites
multiplicatrices, c’est en vue
d’atteindre, par leur intermédiaire, les
rudes : son but est bien ceux-ci et non
une quelconque classe privilégiée.
C’était déjà pour lui, avant
l’expression d’aujourd’hui, « l’option
préférentielle pour les pauvres ».
N’empêche que cela a donné lieu, dans
l’histoire des Jésuites, à bien des
dérives et des méprises, oubliant
souvent que la formation de l’élite est
en vue du peuple, et nullement une
quelconque politique visant à favoriser
les riches ou les puissants,
l’aristocratie ou la bourgeoisie.
Prenons quelques exemples de
transformation de notre société
proche-orientale : au Liban, les
Jésuites ont toujours visé la
transformation de la société libanaise
dans ses structures de gouvernement et
de législation. Le P. Jean Ducruet, à
travers le conseil national d’éthique
médicale, dont il est l’actuel
vice-président, vise non seulement à
faire réfléchir sur les valeurs humaines
morales, mais aussi à légiférer des lois
garantissant le respect de la personne
humaine, de la vie et de la santé. Avant
lui, le P. André Le Génissel, dans les
années soixante du siècle dernier, avait
laborieusement œuvré pour la loi du
travail au Liban, en vigueur
jusqu’aujourd’hui. Avant lui encore, le
P. Henri Pélissier, dans les années
cinquante, avait fondé la CEC consacrée
au témoignage des Enseignants dans
l’Education Publique. Le P. Gabriel
Malik, de son côté, avait œuvré et
combattu, à travers le MILES, en faveur
de la liberté de conscience et de
l’émulation spirituelle au Liban. Un
autre exemple, en Egypte celui-là : bien
avant la Révolution égyptienne de 1952
et son souci de démocratisation de
l’enseignement, le P. Henri Ayrout avait
fondé une cinquantaine d’écoles
gratuites dans des villages reculées de
la Haute-Egypte, alors que seules les
grandes villes du pays bénéficiaient à
l’époque de l’enseignement ; ces écoles
existent toujours en grande partie. Cinq
exemples, parmi de nombreux autres, qui
indiquent en clair le souci constant de
la Compagnie de Jésus d’œuvrer pour
transformer la société ; bien plus, de
former des agents de transformation :
souci permanent que ses collaborateurs
et ses disciples en fassent de même,
bien plus, les surpassent en zèle et en
efficacité.
Dimension de transcendance
Notre discours va du particulier au
général : du personnel à
l’interpersonnel, au socio-politique.
Néanmoins, un seuil est à franchir, qui
donne sens à tout ce qui précède, celui
d’une éducation partant de l’horizon des
trois niveaux précédemment évoqués, pour
accéder à la dimension du transcendant,
celle de la foi en Dieu, celle de la
relation à Dieu. Il est à noter que
Maître Ignace situe l’Homme de
plain-pied en Dieu : « L’homme est créé
pour louer, révérer et servir Dieu et,
par là sauver son âme » : tel est le
début de ses Exercices Spirituels, leur
Principe et Fondement comme il
l’appelle. Révérer Dieu exprime la
relation de la Créature à son Créateur
et le louer la relation gratuite à lui ;
le servir exprime la relation
triangulaire de la personne humaine
servant Dieu en servant les Hommes ;
sauver son âme exprime l’achèvement de
la personne et la plénitude de la
réalisation d’elle-même. Nous retrouvons
par là les trois dimensions essentielles
de l’éducation ignatienne : la personne
en elle-même, sa relation à autrui et
son fondement en Dieu.
Cette dimension transcendantale est la
fin dernière ou première de l’éducation
jésuite. Dernière, elle peut l’être
pédagogiquement, en ce sens qu’à travers
la dimension de la personne qui se
réalise dans sa formation et s’épanouit
dans sa relation aux autres et à la
société, elle peut atteindre Dieu, ou ne
pas l’atteindre, car le formateur doit
respecter le choix de la personne.
Première, en ce sens qu’elle est
ontologiquement Principe et Fondement de
l’Homme : ce que la Bible exprime en
affirmant que l’Homme est « à l’image de
Dieu, comme à sa ressemblance » ; ce que
nous pouvons exprimer en termes
philosophiques -inspirés des expressions
de Merleau-Ponty- par le niveau de «
précompréhension » ou de «
préconnaissance » : la pédagogie et
l’éducation ont précisément pour rôle
d’expliciter ce niveau ; elles font
advenir au conscient de la compréhension
et de la connaissance ce qui est
intuitif, inné, ontologique; elles
préparent ainsi au choix libre et
personnel -l’Election, selon
l’expression de Maître Ignace- que
l’Homme fait –ou ne fait pas- de Dieu.
L’Homme formé par la pédagogie
ignatienne et structuré par les
Exercices Spirituels est essentiellement
un HOMME DE FOI, un Homme nourri de sa
propre foi, celle certes héritée de ses
parents et de son milieu
socio-confessionnel, mais personnalisée,
s’approfondissant sans cesse,
grandissant au cœur de la réalité
humaine, s’épanouissant au sein de la
communauté humaine et religieuse,
s’ouvrant à l’autre dans un sens aigu de
l’altérité et de l’universalité.
En reprenant ce que nous avons vu
jusqu’ici, nous pouvons affirmer que si
l’éducation jésuite est celle de
l’excellence, c’est parce que Dieu est
l’excellence même ; si elle entend
former des Hommes pour et avec les
autres, c’est parce que Dieu l’est de
manière suprême ; si elle a pour
objectif la transformation de la
société, c’est parce que la vraie
justice humaine s’opère grâce à la foi
agissant en œuvres de justice (« service
de la foi et promotion de la justice »).
Bien plus, la foi intègre tout le vécu
humain et lui donne un sens sacré qui
accomplit pleinement le sens profane,
selon le mot de Saint Thomas d’Aquin : «
La grâce parfait la nature ». Ainsi
donc, le profane, sans disparaître ni
perdre sa valeur et son autonomie, est
transcendé dans le sacré, il y trouve sa
pleine signification et la plénitude de
son achèvement.
Aussi, l’éducation jésuite ne
connaît-elle aucun dualisme entre la vie
et la foi, ni la culture et la foi,
contrairement à l’adage populaire arabe
qui dit : « (Consacre) un temps à ton
cœur et un temps à ton Seigneur ». Non,
la vie de foi imprègne tous les instants
et toutes les instances de la vie
humaine ; la vie profane est marquée et
imprégnée du sceau de la vie sacrée de
la foi : vie familiale, professionnelle,
sociale, politique, culturelle,
artistique, scientifique, technique…
Tout peut être vécu à un niveau profond
animé par la foi. Maître Ignace parle de
« chercher et trouver DIEU EN TOUTES
CHOSES », d’ «aimer et servir sa divine
Majesté en toutes choses », c'est-à-dire
non seulement dans la vie spirituelle,
rituelle et sacrée, mais aussi dans le
temporel, le quotidien et le profane. Et
c’est précisément dans cette perspective
que, autrefois, lors des distributions
de prix dans les Collèges jésuites, et
jusqu’aujourd’hui dans les agendas
scolaires, est à l’honneur cette devise
à la fois énigmatique et inspiratrice :
« Et Haec Omnia Ad Majorem Dei Gloriam
», c'est-à-dire : « Et tout cela, pour
la plus grande gloire de Dieu ». Tout,
en effet, peut concourir à glorifier
Dieu : non seulement la prière sainte et
les actions pieuses, mais tout acte
humain fait avec amour, tout renoncement
à soi pour servir les autres et la
société; tout, en effet, peut être
orienté vers la gloire de Dieu. Maître
Ignace parle des penchants ordonnés ou
désordonnés, c'est-à-dire des relations,
des pensés, des actes qui peuvent être
ordonnés et orientés vers Dieu ou au
contraire ne menant pas à Dieu s’ils
sont ordonnés et orientés vers le soi
égocentrique, identitaire ou
communautariste.
Conclusion
Les trois dimensions de l’éducation
jésuite se retrouvent dans la pensée et
l’action du P. Pierre Teilhard de
Chardin, ce Jésuite anthropologue,
théologien mystique, dans une devise
résumant admirablement le cheminement
que nous avons de fait parcouru :
« Se centrer sur Soi. Se décentrer sur
les Autres. Se surcentrer sur Dieu ».
En effet, la dimension personnelle est
une centration sur soi en vue d’une
formation humaniste, personnaliste,
intégrale, visant l’excellence. La
dimension relationnelle est réellement
une décentration de soi sur autrui, dans
son double mouvement interpersonnel et
sociopolitique. La dimension
transcendante est fondamentalement un
surcentrement absolu de soi dans une
relation à Dieu fondée sur la foi,
l’espérance et l’amour, ce qui donne un
sens plénier à toute l’existence humaine
et rejaillit sur les dimensions
personnelle, interpersonnelle et
sociale.
Fadel Sidarouss,
s.j.
Supérieur de la Province de
Proche-Orient de la Compagnie de Jésus
Conférence donnée à l’USJ, le 27 janvier
2006, à l’occasion de l’Année Jubilaire
http://www.ndj.edu.lb
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Le « Ratio » charte de la
pédagogie des jésuites
:
A l’aube de leur histoire, les jésuites
ont tenté de mettre par écrit la méthode
d’enseignement et d’apprentissage –
d’étude – dont ils usaient dans leurs
écoles, collèges et universités. Manière
d’enseigner et d’apprendre, le ratio
studiorum conserve-t-il une actualité ?
Quels sont ses liens avec la
spiritualité ?
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Jean-Yves
Calvez s.j.
Calvez J.-Y.Le «
Ratio ». charte de la pédagogie des
jésuites, Études 2001/9, Tome 395, p.
207-218
http://www.cairn.info/accueil.php

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